Le Kintoa, appelé Pays Quint en français et Quinto Real en espagnol, est l'un des territoires les plus singuliers d'Europe. Situé au sud de la vallée des Aldudes, entre la Basse-Navarre française et la Navarre espagnole, il est le fruit d'une histoire complexe mêlant pastoralisme, diplomatie, conflits frontaliers et traditions séculaires.
Le territoire du Pays Quint couvre environ 25 km² (2 510 hectares) de montagnes, de pâturages et de forêts. Il constitue la partie la plus connue du vaste ensemble historique du Kintoa, dont le massif s'étend sur près de 200 km² entre les vallées de Baigorri, d'Erro et du Baztan.
Aujourd'hui connu pour ses paysages de montagne, sa riche biodiversité et pour le célèbre porc basque Kintoa, ce territoire possède un statut exceptionnel hérité de plusieurs siècles de négociations entre la France et l'Espagne. Son organisation actuelle résulte d'accords diplomatiques uniques qui ont permis de préserver les droits d'usage des habitants de la vallée des Aldudes tout en reconnaissant la souveraineté espagnole sur le territoire. Cette situation particulière fait du Pays Quint l'un des exemples les plus remarquables de coopération transfrontalière en Europe.
Les origines médiévales
L'histoire du Kintoa remonte au Moyen Âge, lorsque ces vastes forêts et pâturages appartenaient au royaume de Navarre. Les habitants des vallées voisines y conduisaient leurs troupeaux de moutons, de bovins et de porcs selon des usages pastoraux ancestraux.
Le nom « Kintoa » trouve son origine dans le mot basque désignant le « quint », une taxe correspondant au cinquième de la valeur des troupeaux ou des productions. Cette redevance était perçue par le roi de Navarre en échange du droit d'utiliser ces terres. C'est de cette pratique que sont issus les noms Kintoa, Quinto Real (« Cinquième Royal ») et Pays Quint.
Durant plusieurs siècles, les limites du territoire restèrent floues. Les populations locales vivaient davantage selon les droits d'usage hérités de la tradition que selon des frontières politiques clairement établies.
L'occupation progressive des Aldudes
À partir du XVIe siècle, la croissance démographique dans la vallée de Baigorri pousse de nombreuses familles à rechercher de nouvelles terres. Les habitants s'installent progressivement dans les secteurs des Aldudes, de Banca et d'Urepel, où ils développent l'élevage et l'exploitation des pâturages.
Cette expansion provoque des tensions avec les habitants des vallées navarraises d'Erro et du Baztan, qui revendiquent également l'usage de ces territoires. Les conflits se multiplient : contestations des limites, vols de bétail, destruction de clôtures et affrontements entre bergers.
Depuis le col de Sorogain
Le Pays Quint, un territoire oublié par le traité des Pyrénées
En 1659, le traité des Pyrénées met fin à la guerre entre la France et l'Espagne. Il fixe la frontière générale entre les deux royaumes en suivant la ligne de partage des eaux.
Cependant, fait remarquable, le Pays Quint n'est pas mentionné dans ce traité.
Cette omission laisse le territoire dans une situation juridique exceptionnelle. Le Kintoa demeure une propriété indivise entre les vallées navarraises d'Erro et du Baztan et la vallée de Baigorri. Aucun des deux royaumes ne possède alors une souveraineté pleinement reconnue sur l'ensemble du territoire.
Cette situation engendre de nombreux différends concernant les pâturages, les forêts et les droits de circulation.
Le pont d'Arnéguy et les négociations frontalières
Pour résoudre les conflits les plus importants, les représentants des deux royaumes se réunissent régulièrement sur le pont d'Arnéguy, considéré comme un lieu neutre entre la France et l'Espagne.
Selon les récits de l'époque, une petite maison en bois à deux portes fut construite au milieu du pont afin d'accueillir les commissaires. Chaque délégation pouvait ainsi entrer par sa propre porte sans quitter symboliquement son territoire national.
Pendant plus d'un siècle, cette petite construction fut le théâtre de nombreuses négociations destinées à préserver la paix entre les communautés frontalières.
Le traité d'Elizondo de 1785
Après de longues discussions, un accord est finalement trouvé le 27 août 1785 avec la signature du traité d'Elizondo.
Ce texte établit une nouvelle frontière connue sous le nom de « ligne d'Ornano », en hommage au représentant français chargé des négociations.
Cette délimitation est cependant loin de faire l'unanimité. Les habitants de la vallée de Baigorri estiment avoir perdu une partie importante de leurs droits traditionnels. Une légende locale raconte même que le comte d'Ornano aurait abusé du clarete, un vin rouge de la région, avant de tracer cette frontière controversée.
Malgré ce traité, plusieurs désaccords subsistent encore durant les décennies suivantes.
Le quartier Esnazu et le Kintoa
Le traité de Bayonne de 1856
La situation est définitivement clarifiée le 2 décembre 1856 grâce au traité de Bayonne signé entre l'empereur Napoléon III et la reine Isabelle II d'Espagne.
Cet accord fixe de manière officielle le statut du Pays Quint.
La partie méridionale du territoire est reconnue comme appartenant à l'Espagne, plus précisément à la Navarre. Toutefois, les habitants français de la vallée des Aldudes conservent d'importants droits d'usage hérités de plusieurs siècles de pratique pastorale.
Ils peuvent notamment continuer à faire paître leurs troupeaux sur certaines terres du Kintoa. En contrepartie, une rente annuelle est versée à l'administration espagnole.
Le traité de Bayonne demeure aujourd'hui encore le fondement juridique du statut particulier du Pays Quint.
Un territoire isolé au XXe siècle
Durant une grande partie du XXe siècle, le Kintoa reste une région de montagne relativement isolée.
L'économie repose essentiellement sur :
- l'élevage ;
- l'exploitation forestière ;
- l'agriculture de montagne ;
- les échanges avec les villages voisins.
Les infrastructures modernes arrivent progressivement. Les routes s'améliorent, l'électricité est installée à la fin des années 1970 et les moyens de communication se développent au cours des décennies suivantes.
Malgré la souveraineté espagnole, les habitants demeurent étroitement liés aux communes françaises voisines.
En contrepartie des droits de pâturage accordés aux éleveurs français dans certaines zones du Pays Quint, une redevance annuelle est versée depuis le traité de Bayonne de 1856 aux vallées navarraises concernées. Le montant de cette rente, révisé au fil du temps, demeure aujourd'hui essentiellement symbolique au regard de l'importance historique de l'accord.
Un statut unique en Europe
Aujourd'hui encore, le Pays Quint constitue une exception administrative.
Le territoire appartient juridiquement à l'Espagne mais entretient des liens quotidiens étroits avec la France.
Les habitants utilisent principalement les services de la vallée des Aldudes. Les réseaux, les écoles, les commerces et une grande partie de la vie quotidienne sont tournés vers le versant français, tandis que la souveraineté foncière et administrative demeure espagnole.
Cette organisation originale est le résultat direct des compromis conclus au XIXe siècle.
Sur les pentes de l'Ahadi, une clôture de barbelés matérialise les limites du Quinto Real.
Le renouveau du Kintoa
À partir des années 1980, le territoire connaît une nouvelle dynamique grâce à la sauvegarde du porc basque Pie Noir.
Cette race ancienne, proche de l'extinction, est relancée par plusieurs éleveurs de la vallée des Aldudes. Le développement de cette filière permet la création de la production Kintoa, aujourd'hui reconnue par une Appellation d'Origine Protégée.
Le jambon Kintoa devient progressivement l'un des produits gastronomiques les plus réputés du Pays basque.
Le Kintoa aujourd'hui
Au XXIe siècle, le Kintoa est à la fois un territoire historique, un espace naturel remarquable et un symbole de coopération transfrontalière.
Ses montagnes, ses hêtraies, ses pâturages et ses traditions pastorales attirent chaque année de nombreux visiteurs. L'élevage, la sylviculture, le tourisme et la production du jambon Kintoa constituent les principales activités économiques.
Plus de mille ans après les premiers troupeaux qui parcouraient ses montagnes, le Pays Quint demeure l'un des derniers témoins vivants de l'histoire commune entre la France et la Navarre.
Bibliographie
Sources historiques
- Traité des Pyrénées (1659).
- Traité d'Elizondo (27 août 1785).
- Traité de Bayonne (2 décembre 1856).
- Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques.
- Archivo General de Navarra.
Ouvrages
- Pierre Haristoy, Recherches historiques sur le Pays Basque.
- Manex Goyhenetche, Histoire générale du Pays Basque.
- Jean-Baptiste Orpustan, La Navarre et les Basques.
- Michel Duvert, La Vallée des Aldudes et le Pays Quint.
- Jean-Claude Larronde, Le Pays Basque et les Pyrénées occidentales.
La délimitation des territoires entre la France, l'Espagne et le Pays Quint
Ajouter un commentaire
Commentaires